#RomanJeunesse « Helen, la petite fille du silence et de la nuit » (1990) d’Anne MARCHON & Colette CAMIL

Helen-keller-ann-sullivan
Helen Keller, petite fille aveugle, muette et sourde, & Ann Sullivan, son éducatrice sont assises dans un jardin. Photographie prise en 1888, en vacances au Cap Cod (Massachusetts). Ann porte une robe blanche en mousseline et Helen a sur ses genoux une poupée de chiffon.

Après Louis Braille , l’enfant de la nuit de Margaret DAVIDSON, laissez-moi vous présenter une autre figure emblématique dans l’histoire de la déficience visuelle : Helen Keller. C’est avec un très court roman jeunesse, Helen, la petite fille du silence et de la nuit d’Anne MARCHON que je vais vous présenter son parcours extraordinaire qui a amené cette petite fille aveugle, sourde et muette à devenir la première femme aveugle et sourde à obtenir un diplôme aux Etats-Unis en 1904.

Le roman jeunesse 

anne-marchon-helen-keller-petite-fille-nuit-silence-bayard
Couverture du roman Helen, la petite fille du silence et de la nuit d’Anne Marchon dans la collection « Les Belles histoires » (Bayard Jeunesse). Une institutrice en robe verte avec un grand sac de voyage marron est accueillie devant une maison par une petite fille aveugle qui tend ses bras vers elle.

La métaphore de la nuit poursuit indéniablement la figure des aveugles dans la fiction. Avec ce court roman (31 pages, en gros caractères) , l’autrice Anne Marchon ne déroge pas à la règle en associant à la nuit le vécu de la petite fille devenue aveugle à dix-huit mois, suite à une congestion cérébrale. Certain·es y verront un stéréotype, moi plutôt une image simple à retenir pour les jeunes lecteurs qui auront ce roman entre les mains. La  nuit et le silence, comme métaphores respectives de la cécité et de la surdité, ont le mérite d’être parlant pour des enfants qui n’ont pas l’habitude de rencontrer des personnages handicapés dans les livres.

Très rapide à lire et accessible dès 7 ans pour vos enfants ou vos élèves, l’histoire est simple à comprendre et très émouvante. Malgré quelques passages qui tirent le lecteur vers le pathos, cette lecture m’a été très agréable. Le texte d’Anne MARCHON est très beau, avec quelques touches poétiques et les illustrations de Colette CAMIL sont peut-être encore plus intéressantes. Par rapport à celles de Louis Braille, l’enfant de la nuit, vraiment datées, ces illustrations complètent bien le texte et me semblent un bon appui pour la compréhension de l’histoire. 

Helen KELLER & Ann SULLIVAN

Ce roman rend hommage modestement non seulement au parcours exemplaire d’Helen Keller mais aussi à la contribution d’Ann Sullivan dans son éducation, elle-même malvoyante. La jeune éducatrice prend en charge à vingt ans à peine la petite fille à partir de 1887 d’abord dans la maison familiale en Alabama avant de devenir une amie de longue date. Le roman rappelle à juste titre qu’elle était elle aussi aveugle avant de recouvrir en partie la vue grâce à plusieurs opérations. 

IMG_20171102_173334
Elle apprit son nom « Helen » et « papa » et « maman » et « maîtresse ». Et quand Helen tapa le mot « papa » dans la main de son papa, il pleura de joie. C’était formidable ! L’Illustration montre Helen et Ann Sullivan en pleine leçon. Le mot papa est transcrit en alphabet dactylologique où un signe de la main représente respectivement la lettre p et la lettre a. 

Ann Sullivan était une femme remarquable quant à ses méthodes pédagogiques. Faute de pouvoir communiquer et d’exprimer ses émotions, Helen Keller était à l’âge de sept ans plus ou moins laissée à elle-même avant l’intervention d’Ann Sullivan. Elle réussit d’abord à la discipliner en l’isolant lors de leurs leçons dans une grange afin de la calmer. Ensuite, elle lui apprit à communiquer d’abord à l’aide de l’alphabet dactylologique en lui présentant des objets et en lui épelant des mots au creux de la paume.

Helen Keller se familiarisa ensuite avec le braille pour lire et écrire et avec la langue des signes. Elle arriva même à développer en partie sa voix, étant passionnée de musique. Le roman fait allusion très rapidement à la vie d’adulte d’Helen Keller : diplômée de l’université de Radcliffe College (Massachusetts), une première depuis son aînée Laura Bridgman, elle-même aveugle et sourde, elle voyagea beaucoup et s’engagea pour faire connaitre et améliorer les conditions de vie des aveugles et des sourds et malentendants en fondant en 1915 la Fondation Helen Keller International (HKI) pour des actions de prévention sur la cécité et la malnutrition. Elle s’engagea aussi pour la cause socialiste, féministe et pacifiste au moment de la Première guerre mondiale. Une femme remarquable, en somme. 

Pour aller plus loin

Une fois cette lecture achevée, on peut rester un peu sur sa faim. Qu’à cela ne tienne, il existe plusieurs autres lectures ou visionnages qui pourront compléter celle-ci.

  • Helen Keller a écrit sa propre autobiographie Sourde, muette, aveugle : histoire de ma vie (8€65 chez Payot Rivages), qui a inspiré plusieurs films dont le plus célèbre Miracle en Alabama (1962) d’Arthur Penn. Son autobiographie est disponible ici sur la plateforme Eole de la Médiathèque Valentin HAÜY en téléchargement pour toute personne en situation de handicap inscrite dans leur fichier. Pour s’inscrire, suivez ce lien.
  • A partir du cycle 3 et au collège, je vous conseille deux lectures : le roman La Métamorphose d’Helen Keller de Margaret Davidson (au prix de 8€90 chez Gallimard Jeunesse – Folio Cadet) et la bande-dessinée Annie Sullivan & Helen Keller de Joseph Lambert et Sidonie Van Den Dries (22€ aux éditions Ca et Là).

Pour finir, voici une vidéo étonnante du discours d’Ann Sullivan & Helen Keller en 1925 à la convention internationale des Lions Club dans l’Ohio, une association très active dans les programmes pour la vue. Vibrant témoignage que vous allez regarder !

Voici la vidéo :

En voici une transcription en français (source Lionsclub.org :

Chers Lions et Lioness,

Je suppose que vous connaissez cette légende qui décrit la chance comme une jeune femme capricieuse ne frappant à chaque porte qu’une seule fois. Si la porte tarde à s’ouvrir, la jeune femme passe son chemin, pour ne jamais revenir. C’est ainsi. Les femmes les plus charmantes n’attendent pas. Vous devez agir vite pour ne pas les laisser filer.

Je suis votre chance. Je frappe à votre porte. Je veux être adoptée. La légende n’explique pas ce que vous devez faire si plusieurs belles occasions se présentent à la même porte. J’imagine que vous devez choisir celle qui vous plaît le plus. J’espère que vous allez m’adopter. Je suis la plus jeune ici et ce que j’ai à vous offrir regorge d’occasions de vous illustrer par vos actions.

La Fondation américaine pour les aveugles n’a que quatre ans d’existence. Elle a été créée en réponse aux besoins urgents des aveugles, qui en sont eux-mêmes les instigateurs. Sa portée et son importance sont nationales et internationales. Elle incarne les pensées les plus généreuses et les plus éclairées que nous ayons jamais inspirées. Sa mission est de valoriser les personnes aveugles dans nos sociétés, en leur apportant une nouvelle valeur économique et en leur offrant la satisfaction d’une activité normale.

Essayez d’imaginer ce que vous éprouveriez si vous étiez soudainement frappé de cécité. Voyez-vous trébucher et avancer à tâtons en plein jour comme s’il faisait nuit, forcés de renoncer à votre travail et à votre indépendance. Dans cette obscurité, ne seriez-vous pas heureux qu’un ami vous prenne par la main en vous disant : « Viens avec moi et je t’apprendrai à faire certaines choses que tu avais l’habitude de faire quand tu pouvais voir » ? C’est précisément le genre d’ami que la Fondation américaine deviendra pour tous les aveugles de ce pays, si les personnes voyantes lui apportent le soutien dont elle a besoin.

Vous connaissez mon histoire : comment quelques mots transmis par les doigts d’un autre, un rayon de lumière d’une autre âme, ont percé l’obscurité de mon esprit et m’ont permis de me découvrir, de découvrir le monde et Dieu. Grâce à mon institutrice, qui a appris à me connaître pour me libérer de cette prison sombre et silencieuse dans laquelle j’étais murée, je suis désormais capable d’agir pour moi-même et pour les autres. C’est d’attention, plus que d’argent, dont nous avons besoin. Sans la sympathie et l’attention, le geste est vide. Si vous vous sentez sincèrement concernés, si nous pouvons faire en sorte que les citoyens de ce grand pays s’impliquent réellement, les aveugles pourront triompher de leur cécité.

Je m’adresse à vous, Lions, pour vous offrir l’occasion d’agir, en encourageant et en soutenant le travail de la Fondation américaine pour les aveugles. Aidez-moi à avancer vers ce jour où la cécité évitable sera éradiquée, où chaque enfant sourd ou aveugle bénéficiera d’une éducation digne et où aucun aveugle, homme ou femme, ne sera laissé sans assistance. J’en fais appel à vous, Lions, qui voyez, qui entendez, avec toute votre force, votre courage et votre bienveillance. Devenez les Chevaliers des aveugles dans la croisade contre les ténèbres.

Je vous remercie.

Vous pouvez suivre ECOUTE & BRAILLE sur Facebook et sur Twitter pour connaitre toute l’actualité sur la culture accessible aux déficients visuels à Lyon, dans la Métropole de Lyon et en Auvergne Rhône-Alpes.

 

#RomanJeunesse « Louis Braille : l’enfant de la nuit » (1971) de Margaret DAVIDSON

IMG_20170917_163722
Plaque de la « rue Louis Braille. Professeur. (1805-1852) » à Villeurbanne (Rhône)

Louis Braille, c’est un peu une rock star chez les déficients visuels  et toutes celles et ceux qui sont sensibilisés aux questions d’accessibilité culturelle les concernant. En inventant le « braille », un système universel d’écriture, composé d’une cellule de six points saillants transcrivant l’alphabet français mais aussi la syntaxe, c’est tout un monde qui s’est ouvert aux aveugles au XIXème siècle. Ils leur était désormais possible non seulement de lire mais surtout d’écrire, de communiquer entre eux et d’accéder, enfin, à une bibliothèque digne de ce nom d’ouvrages adaptés à lire du bout des doigts.

Un roman jeunesse sur la vie de Louis BRAILLE.

louis-braille-margaret-davidson-gallimard-
Couverture du roman

Louis Braille : l’enfant de la nuit de Margaret DAVIDSON, illustré par André DAHAN, est un roman biographique pour la jeunesse qui retrace la vie de Louis Braille de sa perte de vue à l’âge de 3 ans (suite à un accident dans l’atelier de son père) à sa mort, le 6 janvier 1852.  Même si le style d’écriture et les illustrations datent un peu, ce roman reste très abordable pour le jeune public  afin de connaitre une figure aussi emblématique que Louis Braille. Cela reste une ressource pédagogique intéressante pour les enseignant·es qui souhaitent sensibiliser leurs élèves en Enseignement Moral et Civique à la question de la différence en abordant la vie exemplaire de Louis Braille.

Ce roman est destiné à des enfants ou des élèves déjà bien engagés dans la lecture. Ce thème de la lecture traverse d’ailleurs toute l’intrigue puisqu’on suit le parcours de Louis Braille justement pour pouvoir lire et écrire comme tous les autres enfants. De son école de campagne à Coupvray (Seine-et-Marne) à l’Institut des Jeunes Aveugles créé par Valentin HAÜY (aujourd’hui connu comme l’INJA) et où il a lui-même  enseigné en tant que répétiteur et professeur de musique, rendre accessible la lecture et l’écriture aux aveugles devient une réelle mission pour lui.

Lire et écrire au XIXème siècle quand on est aveugle

Statue_de_Valentin_Haüy-inja
Statue de Valentin HAUY à l’Institut des Jeunes Aveugles. Debout, la tette penchée, il regarde un jeune écolier aveugle assis tendrement à ses pieds.

Avant l’invention du braille, les déficients visuels n’avaient qu’un accès très limité à la culture. Quand Louis a été scolarisé à l’Institut, la méthode des lettres en relief linéaire était appliquée depuis Valentin Haüy pour apprendre à lire aux jeunes aveugles. Les lettres étaient tissées sur du papier épais ce qui rendait la confection des livres très onéreuse et les donations indispensables pour constituer la bibliothèque de l’Institut. Très vite, Louis Braille a pris conscience de l’insuffisance de cette méthode. Si certaines lettres restent faciles à identifier du bout des doigts, certaines lettres comme le O, le Q ou le C pouvaient se confondre.

Peu économique et peu pratique, ce système de lettres en relief a rapidement été supplantée par « l’écriture nocturne » ou « sonographie »de l’officier Charles Barbier de la Serre. Initialement prévu pour l’armée afin de rédiger dans l’obscurité des messages codés à l’aide de points en relief, ce système permettait de transcrire des sons (les phonèmes) et non l’alphabet (les graphèmes). 

Seul inconvénient : impossible de transcrire les règles de ponctuation, la syntaxe et les majuscules, indispensables à l’écriture de livres. Louis Braille entreprit malgré les réticences de Barbier à simplifier cette méthode pour un usage plus large et plus complet. Si ce système suit une règle phonétique, Louis Braille propose d’en faire un code alphabétique et orthographique capable de transcrire les règles de ponctuation élémentaires. L’écriture musicale, domaine très important dans les apprentissages des aveugles à l’Institut, est elle aussi rendue accessible en points saillants.

Une invention difficilement acceptée par la société 

L’invention de Louis a eu du mal à convaincre l’opinion et particulièrement à l’Institut, notamment parce que le changement de méthode demandait aussi de réimprimer les ouvrages déjà adaptés et forts coûteux. De 1829 (date à laquelle Louis Braille rédigea « l’acte de naissance » du braille en exposant sa méthode dans un traité) , il a fallu attendre une vingtaine d’années pour que le braille soit officiellement reconnu en France. Le roman illustre assez bien cette transition difficile qu’a connu Louis Braille avant que son travail ne soit plébiscité. La figure de Dr Dufau, qui remplaça le Dr Pignier à la tête de l’Institut, en est l’une des raisons puisqu’il alla jusqu’à interdire l’usage du braille dans l’établissement au point de brûler tous les livres qui avaient été imprimés par Louis Braille lui-même. Les élèves continuaient à l’utiliser mais de manière clandestine dans les dortoirs pour communiquer entre eux.

1840_raphigraph-braille
Le raphigraphe, une machine à écrire inventée en 1841 pour les aveugles. D’abord nommé « planche à pistons », le raphigraphe était constitué de dix pointes à ressort permettant de tracer des lettres en relief et, précurseur des imprimantes à aiguilles, il fut utilisé pendant plus de 50 ans avant que l’arrivée des machines à écrire spécialisées ne le détrône

Le roman se termine par la démonstration publique du système à l’Institut au moment de l’inauguration du nouveau bâtiment de l’école. Cet aboutissement sonne aussi les dernières années de la vie de Louis Braille, affaibli par la tuberculose. La fin reste optimiste puisque le roman se termine sur l’héritage de Louis Braille. L’invention d’une machine à imprimer le braille (en 1847) ou encore l’usage de plus en plus répandu du braille comme dans la première école américaine pour aveugles en 1858. Depuis, sa mort en 1852, les cendres de Louis Braille ont rejoint le Panthéon en 1950 en présence de nombreux aveugles, dont Helen Keller, 

Seules les mains de Louis Braille demeurent à Coupvray dans la tombe où il a été inhumé en 1852. Cette anecdote n’est pas racontée dans le roman peut-être afin de laisser une image glorieuse de Louis Braille au Panthéon pour les jeunes lecteurs.

Louis Braille : l’enfant de la nuit reste une lecture très  agréable pour le jeune public mais aussi pour les adultes. Je ne connaissais que vaguement l’histoire de Louis Braille et je dois dire que grâce à Margaret Davidson, j’ai appris beaucoup de choses sur la vie des aveugles au XIXème siècle et dans quelles conditions les aveugles pouvaient être scolarisés à l’époque.

Une belle lecture que je recommande grandement pour toutes et tous.

Où trouver ce roman ?

louis-braille-enfant-nuit-gallimard

Louis Braille : l’enfant de la nuit de Margaret DAVIDSON. Chez Gallimard, collection « Folio Cadet ».

Nombres de pages : 112 pages.

Dès 8 ans.

Disponible dans votre librairie ou sur Amazon au prix de 8€90.

Disponible sur Éole, la bibliothèque numérique en ligne de l’AVH ici (cliquer sur l’hyperlien).